L'Hebdo #178: Jusqu'à quand les marchés peuvent-ils résister à la hausse des taux et l'IPO de SpaceX
📈 Les news qui ont fait bouger les marchés cette semaine
1. Kevin Warsh prend les rênes de la Fed dans un contexte explosif
Le mandat de Jerome Powell a pris fin vendredi dernier, ouvrant une nouvelle ère à la tête de la Réserve fédérale américaine. C'est Kevin Warsh qui lui succède, après confirmation par le Sénat la semaine dernière. Son investiture, symboliquement organisée à la Maison Blanche (une première depuis Alan Greenspan en 1987) illustre d'emblée la proximité attendue entre le nouveau patron de la Fed et Donald Trump, qui l'avait nommé en janvier avec un critère de sélection assumé : trouver quelqu'un d'enclin à baisser les taux.
Mais Warsh arrive dans un environnement particulièrement hostile à cette ambition. Les rendements obligataires américains se sont nettement tendus, le taux à 30 ans ayant touché 5,20%, un niveau inédit depuis 2007, année qui préfigure la grande crise financière de 2008. Le marché obligataire envoie un signal de détresse : la flambée des prix de l'énergie liée au conflit en Iran ravive l'inflation, le taux réel américain est passé en territoire négatif (taux directeur à 3,63% contre une inflation à 3,8%), et le débat n'est plus de savoir si la Fed va baisser les taux, mais si elle devra les remonter. Le coût de la dette américaine s'est envolé, les questions budgétaires refont surface, et le marché obligataire craint une erreur majeure de politique monétaire si Warsh, sous pression de la Maison Blanche, tarde à agir. Sa relation avec Donald Trump sera l'un des éléments les plus scrutés des prochains mois : Jerome Powell avait lui aussi été nommé par Trump en 2017, avant de devenir son bouc émissaire favori.
2. Le bras de fer entre inflation et intelligence artificielle
La semaine a été dominée par un affrontement entre deux forces antagonistes qui structurent les marchés depuis plusieurs mois. D'un côté, la remontée des rendements obligataires a pesé lourdement sur les actions en début de semaine. Le Nasdaq 100 a enchaîné trois séances consécutives dans le rouge, fait rare depuis fin mars, et la star des puces mémoires Micron a perdu 15% en quatre séances. Le signal d'alerte est sérieux : l'inflation américaine à 3,8% approche dangereusement du seuil des 4%, au-delà duquel, sur les cent dernières années, le S&P 500 a reculé en moyenne de 4% sur trois mois et de 7% sur six mois. La zone euro n'est pas épargnée : avec une inflation à 3% en avril pour un taux de dépôt BCE à 2%, les taux réels négatifs y sont également de retour, réduisant les marges de manœuvre des banquiers centraux européens.
De l'autre côté, les forces haussières de l'IA ont repris l'avantage en seconde partie de semaine avec une accumulation de catalyseurs. Nvidia a publié des résultats spectaculaires, provoquant un rebond de 8% du KOSPI coréen et de 11% pour SK Hynix. SpaceX a déposé son dossier d'introduction en bourse pour une cotation prévue le 12 juin, avec une valorisation attendue au-dessus de 1 000 milliards de dollars. OpenAI devrait suivre en fin d'année. Et surtout, la rumeur selon laquelle Anthropic, propriétaire de Claude, aurait dégagé un résultat d'exploitation positif avec deux ans d'avance sur ses propres objectifs a changé la perception de l'ensemble du secteur, longtemps considéré comme un puits sans fond incapable d'atteindre la rentabilité. Si une entreprise IA peut être profitable à un horizon visible malgré des investissements colossaux, l'écosystème n'est peut-être pas bâti sur du sable. Enfin, Donald Trump a annulé in extremis la signature d'un décret visant à encadrer les modèles d'IA puissants, cédant à la pression des grands noms de la tech. Au final, le Dow Jones a signé un record en clôture au-dessus des 50 000 points, et le S&P 500 préserve une progression de 8,22% depuis le début de l'année.
3. Iran et pétrole : entre espoirs de paix et impasse structurelle
Le conflit en Iran reste la principale variable d'ajustement de l'ensemble des marchés mondiaux cette semaine. Le baril de Brent, en hausse de 80% depuis le début de l'année et qui évoluait encore autour de 110 dollars en début de semaine, a finalement reflué vers 104 dollars en fin de semaine, soit tout de même une baisse de près de 6% sur la période. Ce mouvement a été déclenché par plusieurs signaux diplomatiques encourageants : des déclarations iraniennes faisant état d'un rapprochement des positions après la dernière proposition américaine, la traversée du détroit d'Ormuz par deux supertankers à destination de la Chine, et des informations faisant état d'une médiation pakistanaise active.
Cette accalmie partielle a suffi à détendre le marché obligataire et à redonner de l'air aux indices actions. Mais la prudence reste de mise : deux points de blocage majeurs empêchent toujours la conclusion d'un accord. D'une part, Téhéran souhaite imposer un système de péage à Ormuz, une exigence qui constitue une ligne rouge absolue pour l'administration américaine. D'autre part, Washington exige le transfert hors d'Iran des stocks d'uranium hautement enrichi, ce que le guide suprême iranien refuse catégoriquement. L'Agence internationale de l'énergie tire par ailleurs la sonnette d'alarme sur un risque de déficit pétrolier cet été, en raison du pic de demande estivale et de l'insuffisance de l'offre en provenance du Moyen-Orient. Tant que le détroit d'Ormuz reste fermé ou sous tension, l'inflation mondiale demeure sous pression, et avec elle les taux, les obligations et in fine les marchés actions. Le feuilleton continue, et comme l'écrivent les analystes : plus c'est long, moins c'est bon.
📰 Le dossier de la semaine : Les marchés résistent à la hausse des taux mais jusqu'à quand ?
Huit semaines consécutives de hausse pour les grandes bourses mondiales, pendant que les rendements obligataires grimpent vers leurs sommets récents. Ce paradoxe apparent mérite d'être décrypté : quelles forces tirent les taux vers le haut, et quel risque font-elles peser sur les portefeuilles ?
I. Un rebond des taux aux causes multiples
Depuis le début du printemps, le rendement du bon du Trésor américain à dix ans a progressé d'environ 60 points de base, repassant au-dessus de 4,5 %. Cette remontée n'est pas isolée : au Japon, au Royaume-Uni et en zone euro, les taux longs se redressent également, portés par des dynamiques communes.
Du côté positif, une croissance économique plus solide qu'attendu, des investissements massifs dans l'intelligence artificielle et des gains de productivité encore naissants mais réels justifient en partie une révision à la hausse du taux d'équilibre à long terme. Si l'économie peut progresser sans soutien monétaire exceptionnel, les taux directeurs n'ont pas nécessairement besoin de baisser autant que les marchés l'espéraient en début d'année.
Du côté plus préoccupant, le retour de pressions inflationnistes liées à l'énergie alimente les doutes sur la trajectoire des banques centrales. Aux États-Unis, l'inflation globale a accéléré au-delà de 3,5 % en glissement annuel, tandis que les prix à la production progressent à un rythme encore plus soutenu. Cette dynamique a conduit les investisseurs obligataires à anticiper un gel durable des taux directeurs, voire à réévaluer la probabilité d'une nouvelle hausse.
La remontée des taux n'est pas le signal d'une seule menace. Elle reflète à la fois la vigueur de l'économie, ce qui est rassurant, et une incertitude accrue sur l'inflation et la soutenabilité des déficits publics, ce qui l'est moins.
II. 2025 n'est pas 2022 : les différences qui comptent
La mémoire des investisseurs est longue. En 2022, la Fed avait été contrainte de relever ses taux à un rythme historique pour contenir une inflation proche de 9 %, alors que le taux directeur partait de zéro. Cette séquence avait provoqué un véritable choc obligataire et entraîné une correction significative des marchés actions.
Le contexte actuel présente des caractéristiques très différentes. La politique monétaire est déjà restrictive : les taux réels sont positifs, ce qui donne à la Fed une marge de réaction avant de devoir agir brutalement. Le marché du travail, s'il reste dynamique, montre des signes de normalisation, le nombre d'offres d'emploi a reflué et la croissance des salaires se stabilise, réduisant le risque d'une spirale salaires-prix. Enfin, les soutiens budgétaires exceptionnels post-pandémie ont en grande partie disparu, limitant la demande artificielle qui avait amplifié l'inflation en 2021-2022.
Dans ce contexte, le scénario central est celui d'une banque centrale qui maintient ses taux, sans les baisser à court terme, mais sans non plus les relever de façon agressive face à ce qui pourrait n'être qu'un choc temporaire sur les prix de l'énergie. La normalisation des approvisionnements pétroliers, si elle se confirmait, pourrait rapidement atténuer les pressions sur l'inflation de surface.
L'environnement actuel n'exige pas les mêmes remèdes qu'il y a trois ans. La Fed dispose d'une plus grande latitude pour observer avant d'agir, ce qui réduit le risque d'un resserrement précipité néfaste aux marchés.
III. Implications pour les portefeuilles : équilibre et sélectivité
Les marchés actions ont jusqu'ici réussi à ignorer la remontée des taux, portés par des résultats d'entreprises solides , les bénéfices du premier trimestre ont progressé au rythme le plus rapide depuis début 2021. Les valeurs technologiques et les leaders de l'IA ont constitué le principal moteur de la hausse, tirant l'ensemble des indices vers de nouveaux records.
Mais à mesure que les rendements obligataires approchent des niveaux qui ont historiquement déclenché des accès de volatilité, la prudence s'impose. Une hausse supplémentaire des taux pèserait sur les valorisations des actions de croissance, dont les flux de trésorerie futurs perdent de la valeur en environnement de taux élevés. Elle rendrait également les obligations d'État plus attractives en termes relatifs.
Sur le compartiment obligataire, la dégradation récente des performances dissimule une opportunité : les rendements à court terme offrent désormais une prime significative par rapport aux fonds monétaires, sans nécessiter de prendre un risque de duration important. Les obligations à deux ans permettent de capter ce supplément de rendement dans un contexte encore incertain.
En matière d'allocation actions, une combinaison entre grandes valeurs de croissance liées à l'IA et secteurs plus cycliques, qui offrent des valorisations plus raisonnables, semble mieux adaptée qu'une exposition concentrée. Les petites capitalisations, plus sensibles aux variations de taux, méritent d'être abordées avec davantage de prudence.
La diversification reste le principal rempart dans cet environnement. Les épisodes de repli constituent des opportunités de renforcement sélectif, plutôt que des signaux d'arbitrage radical vers les liquidités.
La remontée des taux est réelle, mais elle ne sonne pas le glas du cycle haussier en cours. Elle reflète pour partie une économie plus résiliente que prévu, ce qui est fondamentalement une bonne nouvelle. Pour partie aussi, elle traduit des inquiétudes légitimes sur l'inflation et les déficits publics, qui méritent d'être surveillées de près.
L'enjeu pour les investisseurs n'est pas de trancher entre optimisme et pessimisme, mais de maintenir des portefeuilles suffisamment diversifiés pour traverser les phases d'incertitude sans sacrifier leur exposition aux moteurs de performance à long terme.
🏦 Investissement : L'IPO SpaceX : un événement historique qui redistribue les cartes à Wall Street
Avec une valorisation potentielle proche de 2 000 milliards de dollars, l'entrée en Bourse de SpaceX s'annonce comme la plus grande opération de ce type jamais réalisée. Au-delà du symbole, elle révèle les rapports de force au sein de la banque d'investissement mondiale et l'écart croissant entre grandes banques américaines et européennes.
I. La bataille en coulisses pour décrocher le mandat
Lorsque SpaceX a déposé son document d'introduction auprès du régulateur boursier américain, la révélation de la liste des 23 banques mandatées a mis fin à plusieurs mois de tractations discrètes. En tête du classement, cinq institutions américaines de premier rang se partagent les rôles de coordination : deux d'entre elles se distinguent particulièrement, l'une ayant su s'imposer dans la position de chef de file principal au détriment de sa rivale historique, longtemps perçue comme l'établissement de référence pour le fondateur de SpaceX.
La compétition a donné lieu à des démarchages inhabituels. Le dirigeant de la banque victorieuse aurait personnellement sollicité Elon Musk via les réseaux sociaux une méthode non conventionnelle qui illustre l'intensité des enjeux.
Du côté concurrent, le retour tardif d'un banquier star depuis l'administration Trump n'aura pas suffi à inverser la tendance. Pour les établissements retenus, l'opération représente bien plus qu'un mandat prestigieux. Si SpaceX lève environ 75 milliards de dollars comme anticipé, même un taux de commission réduit (les grandes IPO bénéficient généralement d'une négociation à la baisse par rapport aux standards de marché) génèrerait à lui seul plus d'un milliard de dollars de revenus à distribuer entre les participants. S'y ajoutent les gains liés à l'allocation des titres auprès des clients institutionnels, souvent très supérieurs à la souscription disponible.
À retenir : Pour les méga-IPO, le taux de commission s'établit bien en deçà des 4 à 7 % habituels (Facebook avait payé 1,1%).
II. Un révélateur du fossé entre banques américaines et européennes
Parmi les 23 banques sélectionnées, une seule institution française figure dans le palmarès, reléguée en bas de classement. Il s'agit de la Société Générale. Quelques établissements européens et britanniques complètent la liste, mais leur présence périphérique illustre une tendance structurelle lourde : sur la décennie écoulée, les banques américaines ont sensiblement renforcé leur emprise sur le marché européen de la banque d'investissement, gagnant plusieurs points de part de marché au détriment des acteurs locaux.
Ce déséquilibre ne se limite pas aux grandes opérations américaines. Il se manifeste désormais sur le sol européen lui-même, où Goldman Sachs, JPMorgan ou Bank of America captent une part croissante des mandats sur des transactions pourtant ancrées dans l'économie du Vieux Continent. L'IPO SpaceX en offre une illustration supplémentaire : même pour une opération de cette nature, les banques européennes peinent à se hisser dans les premières positions.
Entre 2016 et 2026, la part de marché des banques américaines en banque d'investissement en Europe est passée de 35,9 % à 39,8 %. Un glissement progressif mais continu qui questionne la compétitivité des acteurs européens sur leur propre terrain.
III. Un effet d'aimant qui perturbe le calendrier boursier européen
L'onde de choc de l'IPO SpaceX se fait sentir bien au-delà de Wall Street. En Europe, deux opérations attendues, un fabricant de véhicules blindés et un spécialiste des satellites, envisagent de décaler leur calendrier, initialement prévu pour la même date que l'entrée en Bourse de SpaceX. Se positionner le même jour serait prendre le risque d'une invisibilité totale auprès des investisseurs institutionnels, entièrement mobilisés par l'opération américaine.
Ce phénomène d'aspiration est caractéristique des très grandes introductions en Bourse : elles drainent l'attention des allocataires, saturent les roadshows et orientent les flux de souscription vers une seule cible. Pour les émetteurs de taille intermédiaire, la coïncidence de calendrier peut suffire à compromettre les conditions de l'opération. Dans un sens, ce report forcé illustre mieux que n'importe quelle statistique l'hégémonie symbolique et financière qu'exercent les géants de la tech américaine sur l'ensemble de l'écosystème des marchés de capitaux mondiaux.
💸 Les annonces d’entreprises à noter de la semaine :
Publicis annonce l'acquisition de la plateforme américaine de collaboration de données Liveramp pour près de 2,2 milliards de dollars.
Pierre & Vacances a fait état d'une fuite de données concernant 1,6 million de réservations sur une plateforme de sa filiale Maeva.
Mercedes n'exclut pas une diversification dans l'industrie de défense
ASML a signé un contrat avec la société indienne Tata Electronics pour contribuer à la construction d'une usine de semi-conducteurs en Inde.
Safran est sur le point d'acquérir le pôle de renseignements militaire de Kayrros.
Accor prolonge son partenariat avec le Paris Saint-Germain jusqu'en 2030.
Banijay confirme ses prévisions à l'issue du T1.
L'UE choisit EQT pour gérer son fonds Scaleup Europe de près de 5 milliards d'euros.
Le CEO de Nvidia, Jensen Huang, s'attend à ce que les autorités chinoises finissent par autoriser l'importation de puces d'intelligence artificielle en provenance des Etats-Unis.
Euronext dépasse les attentes au T1 avec le trading et l'acquisition de la Bourse d'Athènes.
Stellantis prévoit d'assembler à Rennes une voiture du chinois Dongfeng.
Teleperformance a placé 1,2 MdEUR d'obligations en deux tranches.
Atos remporte un contrat pour accompagner la transition de l'environnement de travail numérique de l'américain Viasat.
Ryanair estime que le choc énergétique peut faire tomber des compagnies européennes.
Exxon Mobil signe un accord de coopération gazière avec l'Egypte.
Anthropic serait en pourparlers pour utiliser les puces IA de Microsoft, selon The Information.
Le PDG de Lenovo alerte sur une pénurie sévère de mémoires et une envolée des coûts.
Source : Les Echos, Investir, Investing, ZoneBourse, Reuters, ABC Bourse